Sauvons La Recherche
Posté le 21 février 2007 par joanluc
Depuis quelques semaines, les fondements du système français de recherche font l’objet d’une série d’attaques médiatiques violentes, un véritable pilonnage d’artillerie. Plusieurs de ces attaques s’appuient sur des éléments “choisis” d’un rapport des corps d’inspection de l’Etat portant sur la valorisation de la recherche, qui a fait l’objet d’une “fuite” bien calculée dans la presse, avant d’être rendu public deux semaines plus tard.
Un thème récurrent de ces attaques concerne les moyens, jugés abondants, dont disposerait la recherche française. Elles omettent soigneusement de mentionner une information pourtant disponible sur les sites de l’OCDE et d’Eurostat : en 10 ans, la France est passée de la cinquième à la onzième place parmi les 30 pays de l’OCDE2, quant au poids de la recherche dans le PIB ! Comparé à 1995, notre effort a baissé dans l’absolu.
Avec 2,13 % du PIB aujourd’hui, nous sommes en dessous du pourcentage de 2002, alors qu’une dizaine de pays dépassent 2,5 %. Certes, avec des dépenses publiques de près de 1 % du PIB, notre recherche publique semble se situer au-dessus de la moyenne européenne. Mais n’oublions pas que, contrairement à la plupart des autres pays, la France consacre environ un tiers de ce taux à la recherche militaire ou aux programmes technologiques. A périmètre comparable, notre investissement pour la recherche publique et, pire encore, pour l’enseignement supérieur, est en réalité très médiocre au sein de l’Europe. Affirmer que la recherche française ne nécessite pas davantage de moyens, mais seulement une réorganisation, revient à nier l’évidence.
Certes, le fonctionnement de notre système de recherche est loin d’être parfait. C’est précisément pourquoi les Etats généraux de la recherche avaient fait en 2004 des propositions précises pour rendre notre système plus cohérent, améliorer son évaluation, renforcer les coopérations entre établissements, accroître le poids des propositions issues des laboratoires, favoriser l’émergence de thématiques nouvelles et de la pluridisciplinarité, développer la valorisation.
Pratiquement toutes ont été ignorées ou, pire, dévoyées par le gouvernement,qui, en sens inverse, a créé une dizaine de structures qu’il pilote directement, considérant comme normal que la science soit dirigée hors de la communauté scientifique. Jusque dans le fonctionnement quotidien des laboratoires, jamais le système n’a été aussi bureaucratisé, parcellisé, émietté.
C’est dans ce contexte que paraît ce rapport sur la valorisation de la recherche, c’est-à -dire sur ses retombées dans le secteur économique, oà ¹ la France manifeste un retard indéniable. Les auteurs de ce rapport, il faut aussi y insister, critiquent sévèrement les insuffisances du secteur privé et font des propositions, parfois intéressantes, pour améliorer la valorisation des résultats de la recherche. Mais ils outrepassent largement leur sujet lorsqu’ils préconisent un accroissement du financement des équipes basé sur des projets courts (de trois ans), comme ceux mis en place par l’actuel gouvernement via l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), et que N. Sarkozy veut généraliser. Ils délèguent à l’Etat et aux entreprises le choix des sujets sur lesquels la recherche doit porter et concentrer ses efforts pendant quelques temps, en rentabiliser les résultats, puis passer à de nouvelles priorités.
Pour cela quelques chercheurs permanents seraient entourés d’une armée de chercheurs temporaires, CDD-kleenex, dont on ajusterait le nombre en fonction des besoins du moment3. Voilà la vision, à peine caricaturée, qu’ont certains cercles dirigeants ou hauts-fonctionnaires, qui n’ont jamais fait de recherche et n’en connaissent quasiment rien.
L’absence de rigueur de certaines parties du rapport est consternante.
Ainsi, prétendre qu’il y a un lien de causalité entre capacité de valorisation et “excellence scientifique” en s’appuyant sur une corrélation entre le nombre de contrats obtenus avec le privé et le nombre de contrats publics, c’est découvrir que x est corrélé avec un multiple de x ! En effet la majorité des contrats publics de l’ANR et de l’Europe requièrent des équipes de recherche candidates soit un partenaire industriel ou une perspective d’application. Il est tout aussi lumineux de constater que le CEA,dont c’est depuis vingt ans une mission principale, fait plus de valorisation que le CNRS, dont la mission première est le développement des connaissances !
Car là est aussi l’enjeu. Un pays qui ne se situerait pas au plus haut niveau, dans l’élaboration et la transmission de connaissances, serait dans l’incapacité totale d’engendrer des retombées de sa propre recherche. Pire, il ne disposerait pas des scientifiques capables d’utiliser les avancées des autres pays. Les recherches liées au progrès des connaissances ne représentent que trois millièmes du PIB en France, elles se concentrent pour l’essentiel au CNRS, à l’INSERM et dans les Universités. Les attaques, répétées et obsessionnelles, contre le CNRS visent clairement à comprimer encore cette part.
Loin de nous l’idée d’un statu-quo, mais ce n’est pas de l’extérieur, avec des ” lotos ” du type ANR, même s’il y a d’heureux gagnants, qu’on améliore un système. Oui, il faut favoriser la réactivité et le développement de nouvelles thématiques, rediscuter périodiquement la structuration et la composition des équipes, simplifier l’administration de la recherche. Oui, il faut organiser l’évaluation et les financements des équipes par les établissements, de telle sorte que tous les bons projets soient financés, à hauteur nécessaire et avec engagement pluriannuel, comme c’est le cas avec l’actuelle ANR. Ces propositions, et d’autres, les personnels ne cessent, en vain de les porter depuis plusieurs années.
Mais il faut aussi faire ce que l’ANR ne fait pas : insérer ces projets scientifiques dans une vision à plus long terme de la politique du laboratoire et des établissements5 et procéder à une évaluation a posteriori des résultat obtenus. Sinon, c’est le côté séduisant des projets qui l’emportera sur leur intérêt et leur faisabilité, et nous aurons bientôt des officines spécialisées dans “l’écriture de projets”, comme à ruxelles avec les projets européens de recherche. Quant à une évaluation solide, elle ne peut découler des seuls avis de deux experts hoisis arbitrairement (comme à l’ANR), mais bien d’une discussion collective et contradictoire par des scientifiques compétents et eprésentatifs, avec participation d’experts internationaux venant visiter les laboratoires.
L’avenir et l’organisation de la recherche ne doivent pas être décidés dans des cénacles restreints. Nous appelons les candidats à un vrai débat public sur ce sujet, avec la société civile, les politiques et les scientifiques. Lorsque la représentation nationale aura adopté les randes priorités ainsi que les enveloppes financières, il faudra faire confiance aux scientifiques pour développer leurs travaux, sans rétendre les enfermer dans le carcan des objectifs surdéterminés, et leur laisser la responsabilité de leurs modes d’organisation, dans le adre d’une évaluation exigeante et suivie de conséquences. Sans ce débat public, cette transparence, cette confiance, la recherche erdra tout dynamisme.
1 Pour plus de détails, voir http://recherche-en-danger.apinc.org/spip.php?article1536
2 Suède 3,98 ; Finlande 3,48 ; Japon 3,15 ; Islande 2,97 ; USA 2,68 ; Corée du Sud 2,63 ; Danemark 2,62 ; Suisse 2,57 ; Allemagne 2,52 ; Autriche 2,19 ;
3 Tous les jeunes doctorants et post-doctorants brillants présents dans nos laboratoires (et très recherchés dans de nombreux pays) ont besoin de perspectives claires. Par ailleurs, leur situation matérielle reste très préoccupante.
4 Cette vision étroite de la recherche méconnaît une donnée essentielle, nécessaire aussi bien à l’avancée des connaissances qu’à la valorisation : la nécessaire prise de risque. C’est encore cette même vision étroite et à court terme qui voudrait faire croire à nos concitoyens que l’on peut directement passer aux applications de la recherche en faisant l’économie de la recherche fondamentale.
5 L’ANR devrait être remplacée par une nouvelle agence au budget plus limité qui devrait avoir pour but d’encourager nos (trop) nombreux organismes et universités à travailler ensemble sur de grandes thématiques, et d’organiser la coopération de leurs équipes autour de quelques programmes qu’ils auront négociés. Cela permettrait de développer ces programmes avec des personnels statutaires et non systématiquement sur des CDD, sans souci de l’avenir de ceux-ci.
Une telle agence aurait alors un rôle complémentaire à celui des autres établissements de recherche, alors que l’ANR a pour vocation de priver ces derniers de leur capacité d’initiative.























