Vous venez de voter une motion de censure contre le gouvernement. Est-ce pour vous un acte de fondation ?
Cest un acte de fondation. Depuis des années, je suis la même démarche de rénovation de la vie politique. Mais il y a des moments o๠les mots ne suffisent pas. Il faut que les actes soient au rendez-vous. Il y avait une raison impérieuse à ce vote. Cest que je nimaginais pas que, devant la déliquescence que nous avons sous les yeux, des parlementaires conscients puissent esquiver leur responsabilité. Il y a des moments o๠la crise de lEtat devient si lourde, la perte de confiance si grave que chacun doit faire son devoir, au moins en tirant le signal dalarme. Si on ne le fait pas en ces circonstances, quand le fera-t-on ?
Mais pourquoi ne pas avoir censuré le gouvernement sur le projet du CPE ?
Comme vous le savez, jai combattu le CPE, sur le fond et sur la forme. Pourtant, je considère quen cette matière, économique et sociale, le gouvernement avait le droit de proposer un projet. On pouvait le combattre, mais il ne fallait pas le renverser sur cette question. Jajoute quil métait alors impossible de me joindre aux propositions formulées par le parti socialiste qui sont, dans le domaine de lemploi, complètement absurdes. Le parti socialiste ne proposait pas moins de cinq impôts nouveaux sur les entreprises. En revanche, sur laffaire qui nous occupe ces dernières semaines, nous avons sous les yeux la décomposition du système politique français, entièrement reliée à larchitecture de ce système. Nous découvrons un pays o๠pouvoir signifie » abus de pouvoir » et absolutisme. O๠un petit groupe contrôle tout. Cest une vision jacobine de la politique, o๠se révèle lutilisation de lEtat au service des haines internes à lUMP ou des passe-droits pour les copains. Pour moi, qui développe cette analyse depuis des années, cétait le moment de sanctionner un état de choses inacceptable. Nous vivons la fin dun système, la fin dun régime que jappelle la République absolutiste.
Un sondage récent indique que lélectorat de droite condamne votre démarche…
Certains milieux à droite ont été probablement troublés sur le moment. Cest normal. Mais eux aussi réfléchiront. Ils vont se rendre compte que tout cela ne peut pas durer. Quand vous ouvrez des voies nouvelles, quand vous vous trouvez en situation de pionnier, vous suscitez lincompréhension de ceux dont toutes les habitudes de pensée appartiennent à lancien monde. Je constate en même temps que les moins de 35 ans approuvent massivement ma démarche. Comme si les plus jeunes, eux, ne se situaient plus dans ces clivages dun autre temps. Je reçois des milliers de messages despoir et de soutien. Tous disent la même chose : enfin !
La structure bipolaire de la vie politique française a pourtant permis d’échapper aux errements de la IVe République…
Il faut que vous acceptiez de remettre vos logiciels à lheure. En 2002, on a essayé de gommer le premier tour en » vendant » aux Français à toute force le duel Chirac-Jospin. Ce lavage de cerveau les a tellement indisposés quon a eu le résultat que lon sait ! Ne recommencez pas la même bêtise. On ne peut plus négliger le premier tour. Lélection présidentielle à deux tours de scrutin a été inventée pour que les Français dessinent eux-mêmes le deuxième tour. Le second tour se décide quand on connaît les résultats du premier. Et cest à partir de là que les regroupements se font.
Vous nallez tout de même pas, vous, à Réforme, accepter cette approche dogmatique ! Dois-je le rappeler devant des protestants ? Cest bien la Réforme qui a apporté au monde occidental lidée quil nétait plus possible de verrouiller la vérité et de limposer du sommet (1). Vous nallez pas – vous ! – accepter une vérité binaire !
La démarche que je conduis vise au renouvellement du paysage politique français. Je suis décidé à voir naître une majorité différente de celles que nous avons lhabitude de connaître. Une majorité centrale, large, allant du centre droit au centre gauche. Nos concitoyens ne supportent plus de voir Dominique Strauss-Kahn faire semblant dêtre daccord avec Olivier Besancenot, alors quil ne partage rien avec lui. De même, beaucoup de Français nacceptent pas que les élus de droite se croient obligés de multiplier les signes de connivence avec le Front national. Je souhaite en même temps que tous les courants politiques soient représentés au Parlement. Même ceux que je naime pas et que je combats. Il faut que toutes les sensibilités du peuple français (au-dessus dun seuil de 5 % des voix) participent au débat parlementaire. Il faut sortir de ces vieilles habitudes qui ne conduisent à rien. Il nest plus possible de laisser croire que les grands problèmes du pays puissent être traités selon le seul clivage droite-gauche. Les questions institutionnelles et de fonctionnement de notre démocratie, celles de la protection de latmosphère, de lénergie, de lEurope et du développement traversent et transpercent les oppositions dautrefois. Il faut lassumer enfin : on peut dépasser les frontières pour le bien du pays.
Quelles sont les grandes mesures que vous prendriez si vous étiez élu président de la République ?
Je veux que le peuple français se reforme, se rassemble. Un service civil universel, garçons et filles, dune durée de six mois, permettra de refaire le creuset républicain et dassumer des tâches de cohésion sociale. Le principe dactivité universelle conduira à offrir à tout titulaire des minima sociaux (sauf ceux qui souffrent dun handicap) une tâche dintérêt collectif qui lui permettra darrondir ses fins de mois et de se reconstruire en étant reconnu dans la société. En matière économique et sociale, la question des charges sur lemploi bloque des créations nécessaires. Je proposerai, en urgence, que deux emplois sans charges puissent être créés par entreprise (cest beaucoup pour les petites, presque rien pour les grandes). Et jouvrirai ensuite la grande réflexion sur lassiette des charges. Rendons à la société sa place dans la préparation du futur. Dans tous les grands pays du monde, la société, par lintermédiaire des syndicats et des associations, tient une place essentielle. Le problème principal qui se pose à nous en terme économique et social est lincroyable et perpétuel changement de nos normes, de nos lois et de nos décrets.
Nous avons enfin un problème de finances publiques. Je propose que lon inscrive dans la Constitution linterdiction de présenter des budgets en déséquilibre de fonctionnement. Il est scandaleux de faire payer aux générations futures nos dettes. Il nous faudra baisser notre dépense publique denviron 1 % du PIB.
Sur le plan économique, lEtat doit-il simpliquer davantage ou moins ?
Il faut dabord laisser les entreprises tranquilles, alléger les réglementations. Une vague de fond dinquiétude submerge les Français. La crainte existe que les décisions soient prises ailleurs, on ne sait pas oà¹, dans le monde des grands intérêts financiers, dans les multinationales. Il faut quen France nous repensions une politique daménagement du territoire. Il est impossible de voir des territoires en voie de désertification et dassister à la course à la concentration par ailleurs. LEtat ne doit pas sengager davantage dans léconomie administrée. Mais je pense que lEtat doit contribuer à dessiner la géographie de lactivité. La politique des zones franches a joué un rôle positif. Elle est assez fondée. La carte des voies de communication, lincitation à retisser la vie économique sur lensemble du territoire national sont des priorités pour lEtat. Pour moi, le jacobinisme est la cause principale du mal français.
Reste que la régionalisation telle quelle est pratiquée encourage lémergence de potentats locaux et contribue à la mise en place dun labyrinthe de structures locales. Ce nest pas satisfaisant, cest pourquoi je suis favorable à une simplification drastique, conduisant, par exemple, à la fusion des régions et des départements.
Sur le plan théorique, vous définissez-vous comme social-démocrate, social-libéral… ?
Si le mot existait, je me définirais comme » solidariste « . Le mot qui mintéresse est solidarité. Cest-à -dire à la fois libres et nous soutenant les uns les autres. Car le dirigisme suppose que les personnes et les entreprises ne sont pas libres, et lultralibéralisme indique quelles ne sont pas solidaires. Je naccepte pas que le système de valeurs de la France soit obsolète. Lidée que la liberté est à marier avec la fraternité et légalité doit être préservée. Largent ne peut être maître du monde. Quand la France oppose son système de valeurs à celui de la financiarisation toujours plus forte de léconomie mondiale, cest elle qui a raison. Si la politique se contente dorganiser laffaissement dun système de valeurs, elle nest plus légitime. On na pas suffisamment défendu lidée que lEurope est un moyen de peser sur lavenir de la planète. LEurope peut nous rendre moins démunis face aux évolutions financières de la globalisation.
Votre projet politique sordonne autour de quelles valeurs ?
Je suis très attentif et attaché à la spiritualité. Je nimagine pas la vie sans spiritualité. Mais je suis aussi, en même temps, très attaché à la laïcité. Je suis dune espèce particulière : chrétien croyant, pratiquant et attaché à la laïcité. Jai beaucoup écrit sur les guerres de Religion, je sais que les religions peuvent être très dangereuses si lon nest pas capable de faire ce que Blaise Pascal appelait la distinction des ordres. Cest-à -dire quil ny a pas de vérité imposée qui sapplique à tous les aspects de la vie. Il se trouve que des vérités spirituelles ont pu conduire à des erreurs temporelles. Je suis donc ravi que le temps de la fusion du temporel et du spirituel soit révolu. Je nétais, de ce fait, pas partisan dinclure les racines chrétiennes de lEurope dans la Constitution européenne. Une Constitution ne sert pas à écrire lHistoire, mais à fonder le Droit. Elle est la loi fondamentale.
Mais jinsiste, la valeur de référence est pour moi celle de la solidarité active. On nest pas quitte avec quelquun quand on lui a donné un chèque. Il ne faut pas organiser une exclusion de fait. Construire une société qui rassemble, qui inclut au lieu dexclure, ce renversement-là me paraît une priorité.
Le christianisme que vous professez vous conduit-il à certains choix éthiques ?
La Bible, pour moi, avant de nous parler déthique, nous révèle une présence. Dieu, pour un chrétien, est dabord une présence, dabord un visage, une personne qui me fait personne. Le grand apport du judaïsme est, selon moi, dans la Genèse : » A son image, il le fit. » Lhomme est fait à limage de Dieu. La divinisation de lhomme, ce nest pas de la morale, cela touche à la nature de ce que nous sommes. Que cette conviction ait des conséquences morales, nul nen doute. Mais lessentiel pour moi est dans cette nature, si particulière et précieuse, de lhomme. On na pas besoin de valeurs chrétiennes pour être honnête, pour être nuancé dans son jugement, pour être tolérant. Il y a des choses que lon ne peut se permettre quand on est homme. Cest une marque de rupture de se conduire de cette manière dans le combat politique. Respecter les citoyens et les considérer au plus haut niveau, cest pour moi la marque dune autre manière de faire de la politique. Il faut se livrer à une sorte de réarmement civique, pour reprendre lexpression que Gabriel Marcel appliquait au réarmement moral.
Votre référence au catholicisme vous entraîne-t-elle à défendre, par exemple, les valeurs familiales ?
La famille est un recours pour ceux qui nen ont aucun autre. Elle est un lieu de protection et de formation. Dans un monde dur, elle est un espace de chaleur humaine. Mais que les formes de la famille soient en évolution, nous le voyons tous les jours. Les familles se décomposent, se recomposent, ont perdu pour beaucoup dentre elles la forme stable qui était la leur. Lhomosexualité est désormais assumée, y compris par des hommes et des femmes qui sont des pères et des mères de famille. Cest notre temps. Et les gouvernants, quels quils soient, quelles que soient leurs convictions personnelles, privées, seront forcément des gouvernants de notre temps. Je ne loublie jamais.
LEurope, enfin. Est-elle vraiment lavenir de la France ?
Il ny a pas davenir de la France sans Europe parce quune Europe forte est pour nous le seul moyen de peser sur lavenir de la planète. Et le projet national de la France a toujours été un projet universel. LEurope reviendra donc dans le débat. Pour linstant, elle est entrée dans la crise la plus profonde de son histoire parce que cest une crise dinspiration. Le » non » au référendum a dit trois choses : nous ne voulons pas perdre la maîtrise de notre propre destin, nous ne voulons pas perdre notre identité, nous ne voulons pas quon nous impose un modèle de société qui nest pas le nôtre. Cest dautant plus triste pour les proeuropéens que cest précisément pour ces trois raisons, maîtrise du destin, identité, modèle de société, que lon a voulu faire lEurope. Alors, désormais, tout est à reconstruire, mais la maison ne pourra être reconstruite que par des leaders engagés dans la foi européenne.
(1). Voir à ce sujet : Ils portaient lécharpe blanche : laventure des premiers réformés, des Guerres de religion à lédit de Nantes, de la Révocation à la Révolution, François Bayrou, Grasset, 1998.
dominique-strauss-kahn, francois-bayrou, front-national, olivier-besancenot, parti-socialiste

Je pense effectivement que la france sans l’europe n’est pas viable, mais je ne pense pas que l’idée européenne conçue par les pères fondateurs soit celle que nous concocte Bruxelles.
J’ai même le désagréable sentiment d’avoir été floué entre l’idée généreuse