La crise du contrat « première embauche », la situation semble bloquée avant les grèves et les manifestations de demain. D. de Villepin est prêt à négocier certains points du contrat, les syndicats veulent le retrait pur et simple. Est-ce la rue qui va décider demain de lissue du conflit ?
François Bayrou : Je pense que la seule issue possible, cest que des négociations souvrent. Lorsquon est à ce point de blocage, on voit bien quil faut que lon se mette autour dune table. On aurait dû le faire depuis le début, depuis le premier jour de ce processus. Je suis moi-même monté à la tribune de lAssemblée nationale pour dire que lorsquon bloquait la délibération à lAssemblée nationale ou au Sénat, lorsque le Parlement ne faisait pas son travail, lorsque lon ne discutait pas avec les partenaires sociaux, il était inéluctable que lon provoque des réactions et que ces réactions auraient lieu, hélas, dans la rue.
Vous soutenez donc D. de Villepin qui se dit prêt à ouvrir des négociations ?
François Bayrou : Il y a eu cette dernière semaine des allers-retours, un jour on ouvre, un jour on ferme, et cela ne ressemble pas à une attitude lisible. Ce qui est extraordinaire, et terrible pour la France, cest quil est impossible de se faire entendre dans notre pays, il est impossible de parler sans en arriver à ces extrémités de descendre dans la rue, davoir des manifestations, des actions qui changent lordre public, pour ne pas dire qui le troublent. Cest invraisemblable que depuis des décennies, ce pays soit à ce point rebelle à la discussion.
A qui la faute ?
François Bayrou : Vous voyez bien que dans cette affaire-là , cest évidemment au Gouvernement que revient la faute. Nous avons une loi – cest extraordinaire de le rappeler, mais permettez moi de le faire – nous
avons voté une loi, il y a à peine deux ans, en mai 2004, qui oblige les partenaires sociaux à discuter avant toute décision en matière sociale, et notamment de droit du travail. Cest cette majorité et ce Gouvernement pour ainsi dire, qui ont voté cette loi. Et à la première occasion, on abandonne cette loi, on ne la respecte pas et on se trouve en situation de blocage. Quelle est cette conception du pouvoir dans laquelle nous sommes enfermés depuis si longtemps, Gouvernement de droite après Gouvernement de gauche, et qui empêche de mettre sur la table les choses quil est nécessaire de discuter en commun ?
Est-ce que le dialogue social donne des résultats en France ? N. Sarkozy a dit la semaine dans une interview à Paris-match : la fonction des syndicats, cest de vouloir conserver des acquis. Il dit en substance quon ne peut pas avancer avec les syndicats, quavec eux, cest le conservatisme. Partagez vous ce point de vue ?
François Bayrou : Je suis en désaccord absolu avec cette idée. Je pense que si lon décrédibilise les syndicats, on se retrouve dans le désordre. On a besoin de partenaires dans une société construite, démocratique. Tous les pays du monde ont réussi à bâtir une légitimité de la société en face de la légitimité du pouvoir. Il faut des partenaires pour discuter et cette attitude qui consiste perpétuellement à décrédibiliser les syndicats, même les plus ouverts – et il y en a – que lon a en face de soi, cette attitude est, me semble-t-il, destructrice pour lavenir.
Vous avez un éternel côté un peu donneur de leçons. Est-ce que le contrat « première embauche » est une bonne mesure ou une mauvaise mesure ?
François Bayrou : Cest une mauvaise mesure.
Pourquoi ?
François Bayrou : Jai voté contre depuis le premier jour, pour deux raisons principales : la première, cest que lon ne fait pas de discrimination à légard des jeunes, en fonction de lâge, que cest forcément ressenti comme un injustice, et deuxièmement, parce quil nest pas normal de licencier quelquun, quel que soit son âge, sans lui dire pourquoi. Si on vous licenciait – vous qui dites quon a des côtés « donneur de leçons » – sans vous dire pourquoi, vous trouveriez quil y a quelque chose de tout à fait anormal dans cette affaire, et vous vous plaindriez, y compris en usant de tous les moyens de droit, en disant quil nest pas normal de ne pas avoir lexplication qui fait que lon rompe le contrat de travail. Ce que je défends pour monsieur Weill, je le défends pour les jeunes Français.
Mais est-ce que les conditions dembauche et de licenciement, dans notre pays, doivent être assouplies, en échange de garanties ? Le monde change, il semble que lemploi stable, protégé par des conditions de licenciement très lourdes soit de plus en plus rare dans le monde. Il y a la mondialisation, on ne peut pas vivre dans une bulle. Que proposez-vous ?
François Bayrou : La profession la plus protégée en matière de licenciement, cest celle de journaliste.
Non, on ne parle des journalistes.
François Bayrou : Vous aimez bien mettre les autres en cause mais vous naimez pas que lon discute de la situation réelle de votre métier.
Je voudrais connaître vos propositions.
François Bayrou : La première des choses quil faut faire, cest simplifier ce paysage absolument illisible : on a 38 contrats de travail différents. Qui peut sy retrouver ? Il y a des centaines de pages pour essayer den expliquer le fonctionnement ; ceci nest pas normal, et il ny a aucun entrepreneur, surtout de petites et moyennes entreprises qui puissent faire le tour de ce labyrinthe et sy retrouver.
Donc, vous soutenez, par exemple lidée du contrat de travail unique ?
François Bayrou : Je soutiens lidée dun CDI universel à droits progressifs, un CDI qui sapplique à tout le monde et o๠il soit clair quau fur et à mesure quon est dans lentreprise, on gagne des droits supplémentaires. Deuxièmement, plus important peut-être encore pour les jeunes : il faut un contrat qui leur permette davoir le pied à létrier en faisant en même temps lentrée dans lentreprise et en recevant de lentreprise la formation que souvent ils nont pas reçu dans leur parcours scolaire. Il y a 160.000 jeunes en France qui sortent chaque année sans aucune qualification, sans aucun diplôme du système scolaire. Ces 160.000 jeunes, il faut leur offrir la chance de lentreprise et cest pourquoi je propose quun contrat emploi formation permette à lEtat de prendre en charge la partie formation du salaire. Cela existe dans tous les autres pays européens. En Autriche, assez voisin de nous, avec une société du même ordre, lEtat va jusquà prendre en charge la totalité du salaire, la première année o๠un jeune est embauché, lorsquil na pas de qualification. Ca, cest un vrai pied à létrier.
Comment sort-on de cette crise ? Vous dites quil faut négocier,mais actuellement, il ny a pas de dialogue.
François Bayrou : Jespère que cela ne durera pas longtemps. Il est vraiment temps den sortir parce quon prend des risques dordre public. Des incidents, on en a connus dextrêmement graves, non seulement les images que lon a vues mais celles que lon na pas vues, avec des établissements occupés, avec la police qui ne vient pas pendant des jours, avec des difficultés extrêmement lourdes – je pense par exemple à lEHESS.
Vous avez limpression quen alternant fermeté et ouverture, D. de Villepin joue la montre et quil veut avoir les opposants au contrat « première embauche » à lusure ?
François Bayrou : Je ne sais pas parce que jai trouvé lattitude de la semaine dernière difficilement lisible. Un jour, on nous annonçait quon faisait des gestes douverture, un jour on nous annonçait au contraire la fermeture. Donc, cest très difficilement lisible. Ce que je crois, cest quil ne faut pas que la situation séternise et que la journée de demain doit marquer une inflexion nette. On doit se mettre autour de la table et pour cela, il faut que tout soit sur la table.
