Société - Aux racines du mal français
Posté le 20 octobre 2005 par admin
Discours de François Bayrou en clôture du colloque “Aux racines du mal français” - 20 octobre 2005
Mes chers amis, au moment de la conclusion de cette rencontre, vous comprendrez naturellement que je remercie d’abord ceux qui ont accepté de l’animer et ceux et celles qui l’ont organisée, ainsi que la Maison des polytechniciens qui nous a accueillis.
Il me semble que nous avons exactement atteint le but que nous nous étions fixé, c’est-à -dire que nous n’avons pas voulu dune réunion émotionnelle avec de nombreux participants. Nous avons voulu avoir le temps et le climat de l’approfondissement.
La discussion qui vient d’avoir lieu et à laquelle je ferai allusion dans une minute car je la crois fondatrice sur la distinction des ordres dans Blaise Pascal, ne peut pas avoir lieu dans le climat que nous connaissons bien des effets de foule. Cette réflexion de fond, est cependant absolument nécessaire. C’est elle qui fonde un projet et permet son enracinement.
Comme vous le savez, nous avons fait de ces rencontres - quinze sont programmées d’ici au mois de juin sur chacun des grands sujets - un ferment d’organisation d’un débat beaucoup plus large, puisque ces rencontres seront publiées sous forme d’actes et éditées en DVD intégral, de manière que qui voudra s’en saisir, notamment évidemment parmi les adhérents de l’UDF puisse le faire. Ceux qui le souhaitent pourront participer par le biais d’Internet à la réflexion qui ne se conclut pas aujourd’hui, mais qui s’ouvre aujourd’hui. Chacun des colloques sera précédé d’une contribution adressée à tous ceux qui seront intéressés et suivi d’une réflexion qui amènera, le jour venu, à des conclusions qui formeront projet.
C’est donc une méthode pour la naissance d’un projet, qui est très différente de celle choisie par d’autres formations ou groupes politiques en France.
Nous pensons qu’il y a une très grande différence entre un projet et un programme. Un programme, ce sont des mesures. Un projet, cest une vision. Mais ce nest pas une vision abstraite, cest une vision enracinée. Ce nest pas une idéologie, un système. Cest un cap pour ici et pour maintenant.
On dit parfois que lélection présidentielle, celle qui se trouve devant nous, cest la rencontre dun homme et dun peuple. Un projet, cest la rencontre dune vision et dun peuple, de la réalité de son histoire, de sa situation sociale, et morale, avec une analyse, et une volonté.
Ces colloques, ces forums, que nous avons programmés au nombre de quinze, jusquau mois de juin, sont enracinés dans le tissu social, intellectuel, de notre pays.
Ils réunissent et rassemblent des personnes de sensibilité différente.
Car un projet pour la France, ce nest pas un projet pour un seul parti, pour une seule sensibilité, pour une seule ‘cible, comme on dit. Cest un projet qui parle à tous et qui parle de tous.
Nous aimons bien le verbe ‘fédérer. Pour offrir à la France un avenir positif, pour quelle sorte de la situation inquiète, sombre, épuisée qui est la sienne, il faudra rassembler et fédérer. Et il faudra une inspiration communicative, une analyse qui ose appeler un chat un chat, et lesprit pratique des constructeurs.
à € ces deux conditions, lenracinement et linspiration, une ère nouvelle pourra souvrir.
Car notre pays nest pas voué à son actuelle paralysie.
Rien dans son histoire, dans sa vitalité, dans son intelligence, ne le condamne à son actuel épuisement.
Au contraire, tout, dans son héritage, dans sa formation, dans son peuple, dans sa culture, dans son inventivité, tout dans son être lui promet une renaissance.
Tout dans sa crise actuelle est une injure et une blessure à son génie.
Cest parce que nous nacceptons pas sa situation actuelle que nous avons dit non chaque fois quil le fallait.
Notre ennemi, comme chaque fois dans notre histoire, cest la résignation et la soumission. Et notre allié, cest la vitalité profonde et la richesse du peuple français, qui, comme dautres, veut retrouver sa force, son optimisme et le sens de son histoire.
Comme chacun des Français le sent bien, dans sa vie même, notre pays arrive au bout de sa crise. Nous arrivons au bout dune époque. Si je devais qualifier cette époque, je la nommerais époque de lépuisement politique.
Guy Carcassonne nous a dit hier en termes durs le sentiment qui était le sien : depuis le milieu des années 80, vingt années sans inspiration.
Or la démocratie ne peut pas vivre sans inspiration, sans vision, sans que, pour les peuples et avec eux, pour les Français et avec eux, sécrive une histoire, se conduise un mouvement.
Les alternances nont été quun aller-retour, toujours sanctionné de la même impuissance publique.
Cest cet épuisement qui est aujourdhui lennemi de la démocratie française. Ces journées nont donc pas dautre sujet : passer du temps de lépuisement au temps entreprenant, au temps de la ‘refondation.
Un mot dexplication sur cette idée de ‘refondation.
Se met en scène dans loptique de 2007 un débat entre ‘rupture et ‘continuité.
Au moins le mot ‘continuité ne souffre aucune ambiguïté. Il dit ce quil veut dire. Il sagit de poursuivre une conception du pouvoir, qui à mes yeux, est condamnée à léchec.
Si on continue, on continuera léchec.
Et puis il y a le mot ‘rupture. Cest un mot qui mérite explication. Il faut voir ce quon a récemment introduit derrière ce mot.
Derrière le mot ‘rupture, il y a désormais non plus la rupture avec la pratique politique des vingt dernières années, ce qui est légitime, indispensable, et nécessaire, mais la rupture avec les valeurs même du projet national français, du modèle républicain français, dont la constitution énumère les traits principaux : démocratique, laïque, social.
Quand on nous explique quil faudrait abandonner notre modèle social, cest à un trait essentiel du projet national français que lon cherche à porter atteinte.
Notre détermination est au contraire de retrouver linspiration du projet national français, et en particulier dun modèle social qui mérite quon le réhabilite.
Notre conviction est que le modèle social français nest pas moins nécessaire dans limmense changement de la mondialisation : il est plus nécessaire quil ne la jamais été ! Cette aspiration à légalité des chances, à la justice, à la solidarité, nest pas un handicap dans la globalisation, cest un atout. La globalisation, la mondialisation, cest une compétition. Nous croyons quun peuple se bat mieux, sil est assuré de se serrer les coudes et quune certaine idée de la justice règne en son sein. On se bat mieux si on est soudés, plutôt que dêtre dans le chacun pour soi.
Ce quon peut reprocher au modèle social français, ce nest pas davoir failli, cest davoir été abandonné, de ne plus sappliquer, de ne plus porter les fruits quil aurait dû porter.
Non pas labandonner, comme un objet du passé, mais le retrouver, le ‘refonder, comme il va falloir revisiter les grandes valeurs qui ont fait la France et leur redonner un sens à la mesure du XXIe siècle !
Martin Hirsch nous disait hier : ” personne ne définit jamais le modèle social français “. Je ne veux pas rester dans ce flou.
Le modèle social français, pour moi, pour tous ceux qui nont pas oublié les valeurs républicaines, cest deux valeurs principales : légalité des chances, et la solidarité.
Légalité des chances, la méritocratie républicaine, ‘à chacun selon ses mérites, non pas : ‘à chacun selon ses relations, selon son quartier, selon sa situation de fortune. Je fais ici référence à ce que nous a dit Robert Rochefort, comme à ce que nous a dit Eric Maurin au moment de notre congrès de janvier.
Légalité des chances, cest évidemment dabord à lécole que cela se joue. à € lécole, à luniversité.
Mais cela se joue ensuite aussi, sous dautres formes, moins apparentes : légalité des chances entre la première chance et la deuxième chance. Légalité des chances devant lemploi, que lon soit jeune, pour sa première expérience, ou senior, (selon un terme que je déteste parce que cest cette loi de notre temps qui interdit dappeler les choses par leur nom), plus vieux, au-delà de cinquante ans.
Légalité des chances, ce nest pas la discrimination, même positive, cest le contraire, et cela implique une refondation.
Et la deuxième valeur, cest la solidarité. La solidarité qui interdit que lon laisse quelquun sur le bord de la route. Et la solidarité aussi mérite dêtre revisitée. Parce quon nest pas quitte, si lon ne veut pas laisser quelquun sur le bord de la route, on nest pas quitte avec un chèque. Autrefois, dans une société au tissu social dense, oà ¹ le voisinage, les travaux domestiques, les travaux de la ferme ou de latelier, occupaient facilement les bras et les esprits, un chèque, cétait beaucoup.
Aujourdhui M. Hirsch nous la dit, le RMI, les minima sociaux ont changé de visage, ce nest pas un dépannage, cest souvent une exclusion de longue durée.
Mais ce nest pas en renonçant à la solidarité quon lui redonnera son sens, cest en la refondant.
La maison est branlante. Elle a beaucoup de fissures. Il y a ceux qui refusent de voir les lézardes. Il y a ceux qui veulent la démolir. Et il y a ceux qui veulent la reconstruire, en lui redonnant les fondations solides quelle mérite. Nous sommes ceux qui veulent la reconstruire. Ce sont des projets différents, et ces projets seront en confrontation.
Nous voulons la refondation du projet national français, à commencer par notre modèle social, en les reconnaissant dans leur valeur, dans leur jeunesse, dans leur pertinence face aux temps que nous allons vivre.
Mais pour ‘refonder, il va falloir, en effet, ‘rompre la spirale de léchec. Il va falloir tourner la page sur ces années grises et sur la pratique politique qui nous a conduits oà ¹ nous sommes.
Et pour cela, rien nest plus important, que didentifier les racines du ‘mal français, comme le définissait Alain Peyrefitte, il y a déjà … trente ans !
Je dis les racines. Car sur le mal français, tout le monde ou presque est daccord. Et comment en serait-il autrement ? Je veux simplement rappeler les éléments évidents qui ont été établis au long de ces journées.
Charles de Courson et Jean Arthuis reprennent inlassablement les chiffres du déficit et de la dette, qui a dépassé 1100 milliards affichés, courant vers les 1200 milliards, 80 000 € au bas mot par foyer français. Et Alain Etchegoyen nous a rappelé que laugmentation des taux nous pendait au nez, non pas comme un sifflet, mais comme une grenade dégoupillée.
Alain Benveniste nous a rappelé les chiffres de la création dentreprises en France : nous avons 40 entreprises pour mille habitants, 60 en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, 80 en Italie ou en Espagne. Nous en créons 4 par an, ils en créent 6 ou 8.
Martin Hirsch et Robert Rochefort nous ont dit que la pauvreté avait recommencé à croître en France, y compris chez les jeunes, y compris chez ceux qui travaillent, y compris désormais chez les plus âgés, chez les retraités.
A-t-on conscience de ces données accablantes ? Oui, bien sûr, puisque tout le monde est accablé. Essaie-t-on de les combattre. Oui, bien sûr. Nos gouvernants, les dirigeants français ne sont pas à ce point désinvolte quils ignorent ce qui se passe dans notre pays.
Alors oà ¹ est le problème ?
Cest quon refait constamment les mêmes politiques pour soigner les symptômes, et quon ne va jamais jusquaux causes, jusquaux racines.
Tant quon ne comprendra pas les racines du mal, tant quon se limitera à soigner les symptômes, par les mêmes remèdes, toujours repris, on rencontrera les mêmes échecs.
Il faut découvrir les racines pour pouvoir sattaquer aux causes.
Bien des racines ont été représentées devant vous pendant ces deux jours.
Je voudrais seulement en évoquer trois.
Il y a un drame entre la France et son à ‰tat. Cest là ‰tat qui a fait la France. Cest vrai. La société française a été créée par son à ‰tat. Mais comme il arrive quelquefois entre enfants et parents, il refuse son émancipation, et, symétriquement, se voit requis de régler tous les problèmes de la nation quil a créée.
Une des racines du mal français est que lon sadresse à là ‰tat pour résoudre les problèmes de la société à la place de la société, les problèmes des Français à la place des Français.
Et là ‰tat se présente lui-même, dans ses principaux représentants, comme ce thaumaturge, cet omnipotent impotent, prêt à soccuper de tout, à faire des lois sur tout.
Si lon considère quil ny a de légitimité que dans là ‰tat, dès lors il ny a de recours que dans là ‰tat.
Cest pourquoi il ne faut pas sétonner que les citoyens demandent à là ‰tat tout ce qui leur manque, exige quil les garantisse de tout risque, impose lexercice de toute solidarité, répare tout accident, exerce le monopole de préparation de lavenir, devienne le garant de toute incertitude.
Ces derniers mois, on a demandé à là ‰tat, par exemple, de définir la vérité historique sur lune des périodes les plus brûlantes de notre histoire par le vote dune loi ( !) sur le statut officiel de la colonisation au XIXe et au XXe siècle. On lui demande de bien vouloir assurer le complément de la feuille de paie par la prime pour lemploi. On fait inscrire dans la constitution le principe de précaution. On lui demande de régir par une loi nationale le mode de remplacement des professeurs. On lui demande hier de garantir le gavage des oies et des canards. Il nomme par une décision hautement politique le responsable de lopéra, et simpose le devoir de créer par une décision unilatérale une école déconomie aussitôt joliment dénommée Paris school of economics. Et certains sapprêtent à lui demander de former des imams pour garantir ‘un islam de France, et non pas un islam en France.
Or tout cela convenait à la monarchie absolue, au Consulat ou à lEmpire, à la République jacobine, mais pas au siècle oà ¹ nous sommes entrés.
Le pacte implicite qui unit les Français et leur à ‰tat autour de laffirmation de sa toute-puissance, de son universelle compétence, de sa totale légitimité est un mal français.
Pour deux raisons : la société contemporaine, qui se caractérise par la croissance continue de la quantité dinformation disponible, par la multiplication des options disponibles, par la mobilisation de compétences et dexpériences diverses, ne peut plus se gérer par un centre de décision unique et tout-puissant.
Et, deuxième raison, parce que là ‰tat est lui-même victime de sa complexité croissante, oà ¹ il sétouffe, et oà ¹ il se perd.
J ai été très heureux que lon évoque pendant ce colloque la prolifération des sigles. Certains pourront y voir une anecdote, je vois pour ma part dans la croissance de ce labyrinthe un des visages de ce mal pris à la racine.
” Il faut durgence réunir dans une réunion au sommet autour de la table le CAS, le CAE, le COR, le CES, la DATAR ”
Le Sénat vient de publier un ‘petit dictionnaire des sigles indispensables “, uniquement dans la vie administrative, bien sûr. Il y en a 998 ! Pourquoi ne sont-ils pas arrivés à mille, cest un grand mystère, ou une grand honnêteté intellectuelle.
Jai pris par curiosité la lettre Z. Cela donne ceci : ZAC Zone d’aménagement concerté, ZAD Zone d’aménagement différé, ZAN, Zone d’agglomération nouvelle, ZEE, Zone économique exclusive, ZEP, Zone d’éducation prioritaire.
Zone d’environnement protégé, ZES, Zone en excédent structurel, ZFU, Zone franche urbaine, ZIF, Zone d’intervention foncière, ZPE, Zone de protection écologique, ZPPAUP, Zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysage, ZRR, Zones de revitalisation rurale, ZRU, Zone de redynamisation urbaine, ZSP, Zone de solidarité urbaine, ZUP, Zone à urbaniser en priorité, ZUS, Zone urbaine sensible.
Tout cela rend là ‰tat illisible, verbeux, mais en fait dans la réalité un monopole pour initiés.
Et donc soigner cette première racine du mal français, cest redéfinir là ‰tat et son rôle, en se fixant comme but une société de lautonomie .
Là ‰tat ne peut pas et ne doit pas tout faire. Il faut faire naître, ou plus exactement révéler et légitimer la capacité de la société civile. Capacité à penser, à vouloir, à faire. Et légitimité à penser, à vouloir, à faire.
Il faut que là ‰tat fasse tout ce quil doit et la société tout ce quelle peut.
Si nous avions le temps, ce serait passionnant de lire notre histoire en découvrant les éléments de la grande bataille qui sest livrée dans les siècles de notre histoire entre le projet de toute-puissance de là ‰tat et le projet dautonomie de la société.
Dun côté la loi Le Chapelier en 1790 qui interdit toute forme dorganisation sociale et professionnelle, les corporations, pour laisser le citoyen solitaire en face-à -face avec là ‰tat. De lautre, après la guerre de 40, lorganisation de la démocratie sociale et des syndicats. Je pourrais même montrer comment le lointain à ‰dit de Nantes, et trois siècles plus tard la loi de 1905 dont nous allons fêter le centenaire, au contraire, fondent une autonomie réciproque de là ‰tat et du monde des convictions religieuses.
Je me proposerais de montrer comment la distinction des ordres chez Pascal est une préfiguration de la séparation des pouvoirs des grands penseurs de la démocratie, comment cest la même pensée, le même grand courant dautonomie de lhumanité.
Et nous verrions alors apparaître une vision, un projet de société, un projet humaniste, dont il suffit de parcourir le monde en pensée pour voir combien il est non pas banal, mais rare, encore aujourdhui. Combien il est riche et exige quon se batte pour lui.
Et combien il est exigeant. Oblige à des réformes profondes, profondissimes.
Une société de lautonomie, ce sont des règles de séparation des pouvoirs et des partenaires.
Là ‰tat soumis aux mêmes règles de justice que les autres acteurs de la société française et même que les acteurs de la société civile.
Nous en avons des exemples tous les jours de ce manquement, de cette absence de transparence. Nous avons des exemples tous les jours de cette inéquité, au ens propre, de ce ‘deux poids, deux mesures que lEtat impose à la société française.
Par exemple, lEtat impose des règles extrêmement strictes en termes de Contrat à Durée Déterminée à tous les employeurs français. Et il envoie ses inspecteurs du travail pour sanctionner tout manquement. Mais pour lui-même, il se donne le droit de renouveler presque ad libitum les contrats précaires. Il y a des professeurs dans la fonction publique qui se voient renouveler un contrat précaire depuis des années.
Ce serait une révolution de dire : les mêmes règles sappliquent à tous, aux employeurs privés comme aux employeurs publics, à là ‰tat comme à tous les autres.
On le voit, je prends lactualité la plus récente, avec laffaire de la privatisation des sociétés autoroutières.
Là ‰tat ne respecte même pas les règles quil se fixe à lui-même. On nous annonce un décret de privatisation, dans une opacité savamment entretenue. Le montant nous dit-on dans les discours officiels est fixé à dix ou douze milliards dEuros. Et nous qui avons dit notre hostilité sur le principe, qui observons ce que rapportent cette année les sociétés autoroutières au budget de là ‰tat, un milliard et demi dEuros ( !), nous nous étonnons de la modicité de cette somme, puisque nous savons bien que les emprunts sont en voie damortissement et que donc les dividendes, forcément vont croître. On nous dit, pour simplifier, que nous ny connaissons rien. Or nous apprenons, par une fuite, par le Canard enchaîné, que lestimation du Plan est à peu près le double de la somme prévue… Qui fera respecter à là ‰tat la loi, les règles de transparence, quil a lui-même édictées ?
Même chose pour le processus de privatisation lui-même : une loi a été votée en 1986, interdisant quune privatisation se fasse sans lassentiment du parlement lorsque là ‰tat est majoritaire dans le capital de lentreprise. Rien de plus normal et de plus juste : la propriété des Français, payée par les Français, ne peut pas être aliénée sans lassentiment de leurs représentants. Or là ‰tat est majoritaire dans le capital des sociétés autoroutières, comme il le dit lui-même dans tous ses documents.
On nous dit : inutile de vouloir obtenir un jugement sur ce point, laffaire est déjà jugée. Puisque les magistrats du Conseil dà ‰tat se sont déjà prononcés en tant que conseil du gouvernement, ils débouteront tout citoyen qui mettrait en cause la validité de la procédure. Cette affirmation réitérée, par des conseillers dans les couloirs, par des ministres à la tribune, montre tout le chemin qui reste à faire. Nous déposerons un recours au Conseil dEtat pour rappeler une règle de Droit simple et définitive. Un jugement ne peut être prononcé quau terme dune procédure contradictoire, après avoir écouté les arguments des parties. Nul ne peut être à la fois juge et conseil des parties.
Mais lautonomie, cela nexige pas seulement des efforts de la part de là ‰tat.
Car cest une question centrale que celle de la légitimité des partenaires, de leur enracinement, de la vérification de leur mandat.
Par exemple, la question de la transparence des financements de la vie syndicale est une question centrale. Tout le monde sait, et tout le monde répète à lenvi que lorganisation de deux domaines majeurs de la vie de la nation, sa sécurité sociale et son système de formation continue, est entièrement irréformable, entièrement obérée, par le partage prononcé il y a plus dun demi-siècle. Tout le monde dit avec un air entendu, en se poussant du coude, quil est fort dangereux daborder ces questions. Et tout le monde dit ” vous savez bien pourquoi… ”
” Vous savez bien pourquoi… “, je vais le traduire en Français : parce que le financement des grandes centrales syndicales, laisse-t-on entendre, et leurs emplois, comprenez leurs emplois fictifs, dépend de leur mainmise sur les organisations qui sont censées régir les deux grands domaines en question. Cest pourquoi, il ne pourra y avoir de légitimité indiscutable que quand cette question du financement de la vie syndicale aura été traitée. Il ne peut y avoir autonomie que sil ny a pas de soupçons, pas de doutes sur léquilibre interne et la transparence de ces grands systèmes de représentation que sont les syndicats.
Là ‰tat ne peut pas, en un monde saisi de mouvement rapide et général, trouver les réponses à la place de la société. La création, linvention, louverture de voies nouvelles, nécessitent une société de lautonomie. Une société de lautonomie repose sur la séparation des pouvoirs, la légitimité de partenaires civils, leur reconnaissance, et donc la transparence.
Quant aux choix collectifs, ils ne deviennent possibles et justes que par lexercice dune démocratie refondée.
Aux racines du mal français, il y a le mépris pour la démocratie.
Ce mépris est un drame. Pas seulement un drame moral. Pas seulement une atteinte aux principes. Ce mépris est un drame collectif parce quil affecte la capacité de notre peuple à se conduire, à décider de son avenir.
Quant le peuple ne sait pas, il est incapable de vouloir. La volonté ne peut pas se former en labsence dinformation juste.
Laffaire de la dette. Sa croissance continue. Le tort fait aux Français. Je ne dis pas seulement ” jeunes Français “. Bien sûr, ” jeunes ” mais ” jeunes “, cest nous, nos enfants, nos frères. Cest nous parce quil est totalement illusoire de croire que les jeunes vont sépuiser à la tâche sans exiger des générations précédentes den partager la charge…
Cest une idée fausse, une idée dapparence que de croire que la charge de la dette reposera sur les générations à venir. Elle pèsera sur toutes. On ne travaille pas seulement contre lavenir, on travaille contre les droits acquis de tous les Français et singulièrement de ceux qui se croyaient tranquilles.
Racines du mal démocratique : nous ne sommes pas en démocratie, pas en démocratie républicaine, nous sommes, sous Mitterrand comme sous Chirac dans une sorte de monarchie élective, sans même les parlements dancien régime.
Et cela pervertit toute notre vie publique.
En deux temps : quand le souverain est intact, cest la cour.
Je pourrais signer chacun des mots, chacune des lignes du réquisitoire qui va suivre. Celui qui lécrit est un indiscutable expert du sérail, non pas du sérail dancien régime, mais de toutes les arcanes de la République daujourdhui. La cour ” a perverti la République. La précarité grandissante de lélection a conduit nombre de politiques à privilégier la démagogie, limmobilisme. La ‘curialisation des mÅ“urs est une réalité toujours présente, masquée par la ‘République des camarades. La Cour constitue un système légal, à défaut dêtre légitime, qui se nourrit du pouvoir et ne peut exister quà sa marge. Elle se grossit de rêves misérables et impérieux, se gargarise dun sourire, dune parole du Prince, dune nomination à une place prestigieuse ou lucrative, dune décoration ou dune invitation à dîner, comme on assistait au lever du roi ou à la toilette de Talleyrand ” Est-ce un problème ou au contraire un raffinement de fin de règne que lauteur de ces lignes ait été précisément celui qui, en expert, a tiré toutes les ficelles de ce théâtre de marionnettes, pour le compte de Jacques Chirac, ces dix dernières années, puisquil se nomme Dominique de Villepin…
Mais il y a pire : la monarchie quand le souverain est atteint, par lâge, par un accident de santé, par la perte de crédit, ce nest plus seulement la cour, avec ses ridicules et ses bassesses, cest la guerre de succession… La guerre absolue, à bas bruit, toutes les capacités de là ‰tat ordonnée en un affrontement des clans, pour régler une succession qui par ailleurs nest pas encore ouverte.
La concentration des pouvoirs, la désinvolture absolue à légard du parlement érigée en règle, et théorisée, les nominations arbitraires et claniques, labsence de vraie séparation des pouvoirs entre la vie politique et la vie économique, entre le pouvoir politique et les médias.
Le Parlement, la Turquie. Les ordonnances. La privatisation des autoroutes.
La mise en servitude de la majorité par lexécutif. Exemple : lutilisation des ‘classes moyennes pour faire passer le projet de budget.
Il y a plusieurs choses quun citoyen attaché à la démocratie ne devrait pas accepter dans ce projet de budget.
Un budget doit être sincère. Or Charles de Courson a établi, le rapporteur général UMP du budget a confirmé, qualors que la progression de la dépense a été ‘contenue, nous dit-on, à 1,8 %, les chiffres réels, découlant du projet de budget lui-même, dépassent les 4 % !
Et une réforme fiscale doit être juste et transparente.
Vous lavez entendu hier dans ce colloque : nous dire que la réforme fiscale est conduite pour les ” classes moyennes “, cest tenter dabuser les Français. La réforme fiscale est faite pour avantager les plus hauts contributeurs à limpôt sur le revenu et les contributeurs les plus importants à limpôt sur la fortune qui seront dispensés de taxes locales et même dans quelques milliers de cas largement dispensés dimpôt sur le revenu.
Il peut y avoir des raisons de poser le problème de ces gros contributeurs, dont un nombre substantiel quitte la France. Et ce nest pas un avantage pour notre pays. Mais quon le fasse clairement, quon lassume, et quon ne prétende pas que ce sont les classes moyennes qui sont lobjet de la sollicitude gouvernementale.
Refonder la République en démocratie . Tout cela dépend dune condition principale : le rétablissement des pouvoirs dun Parlement digne de ce nom et de la place quil tient dans les autres démocraties. Le rétablissement de la séparation des pouvoirs. Le choix dun à ‰tat impartial, par dun à ‰tat dominé par un parti, même si cest successivement. Cela implique, par exemple, un changement dans la pratique des nominations, dont beaucoup devraient être rendues aux communautés compétentes, et dont les autres, celles des corps de contrôle, devraient être prononcées par des majorités qualifiées après audition. Dans le domaine de la séparation des pouvoirs, étendre le CSA au-delà de laudiovisuel au pluralisme de la presse écrite, et létablissement de garanties dautonomie entre les propriétaires de presse et là ‰tat.
Troisième racine du mal français, -je marrêterai à trois, même si jen aperçois bien dautres que jétudierai dans un livre-, notre immobilisme en matière économique ou sociale.
Nous avons eu hier un échange sur la répartition des charges sociales.
Nous avons bâti, au fil du temps, une protection sociale dont la charge repose quasi-exclusivement sur le travail. Alors les meilleurs esprits nous disent : cest normal, puisque au bout du compte, cest toujours le travail qui paie.
Cette idée admise par tous ignore une réalité, mais concentrer les charges sur le travail en amont, cest empêcher quun grand nombre demplois soit créé.
Les pays qui ont fait un autre choix, comme les pays scandinaves, ont un taux demploi très supérieur au nôtre.
Et ce nest pas surprenant puisque cette répartition des charges revient à imposer aux produits et services élaborés en France un droit de douane à lenvers, qui les grève, et dont sont exonérés les produits et services élaborés dans les pays sans protection sociale.
Penser une autre architecture, ‘TVA sociale ‘contribution sur les échanges financiers ou dautres modes de financement, ce nest sans doute pas facile, mais cest se donner des marges de manÅ“uvre pour la feuille de paie et pour lemploi.
Et sans marges de manœuvre, rien ne changera.
Même réflexion pour notre architecture daide sociale.
Valérie Létard nous a montré hier, exemples à lappui, quel parcours du combattant ce pouvait être que de revenir à lemploi quand on relevait de minima sociaux. Au cours dune rencontre sur le terrain cet été, sans journalistes, nous avons étudié nombre de cas particuliers qui montraient à quelle relégation, à quelle exclusion de fait, conduisait la multiplicité des aides, parent isolé, adulte handicapé, RMI, etc.
Il faut une simplification drastique, qui conduise à une architecture différente de notre protection sociale : aide unique compatible de manière dégressive avec tout revenu actif qui pourra être trouvé.
Un de nos intervenants disait : on nous parle de bouclier fiscal, on devrait parler de ‘bouclier social, puisque la taxation à 100 % existe en France dans un certain nombre de cas. Elle ne touche pas lISF, qui se délocalise assez bien, mais elle touche ceux qui relèvent des minima sociaux revenant à lemploi à qui on prend tout ce quils ont gagné par cet effort nouveau, et au-delà !
Il faut enfin réhabiliter le risque. Entreprise, image de lentreprise, possibilité des risques, possibilité de léchec. Jai toujours été frappé de labsence de seconde chance.
Voilà trois racines du mal français. Il y en a bien dautres, que nous allons découvrir en abordant chacun des grands sujets dinquiétude, dépuisement, de la société française.
Notre perspective est, comme vous le voyez, une démarche de pleine autonomie, dans une vision de refondation.
Nous croyons que le modèle français de valeurs est actuel, impérieusement actuel, non pas en dépit de la mondialisation, mais pour affronter la compétition de la mondialisation. Spécialement, le modèle social, dans son projet est actuel, même sil est trahi.
Mais pour retrouver ce modèle français, il faut accepter de tourner la page sur vingt années de pratique impuissante.
Jen propose trois aujourdhui, qui sont à la racine de notre épuisement.
Il faut redéfinir là ‰tat dans la société et les rapports réciproques entre là ‰tat et la société.
Il faut accepter de devenir une démocratie. Il faut repenser les cadres de notre architecture économique et sociale pour retrouver des marges de manÅ“uvre.
Si nous ne changeons pas les causes, nous ne changerons pas les conséquences. Ce que nous voulons, c’est changer les conséquences pour que le mal français ne soit demain plus un thème de congrès, mais un souvenir pour papier historique.
Merci beaucoup.
