La société a perdu les raisons de croire en l’avenir - La Croix
Posté le 4 mars 2005 par admin
Peut-on parler aujourdhui de crise sociale en France ?
François Bayrou : Oui. Nous vivons une crise sociale au sens large du mot. Pas seulement une crise des acquis sociaux ou des conditions sociales. Cest une véritable crise de la société française, à la recherche de repères collectifs, et qui a perdu les raisons de croire dans son avenir. Au fond, tous les Français ont vécu pendant des décennies avec une idée fédératrice : sils travaillent bien à lécole, la situation de nos enfants sera meilleure que la nôtre. Cette idée permettait au peuple dadhérer à ses élites, avec le sentiment que ceux qui exerçaient des responsabilités le faisaient non pas au nom de privilèges mais dabord par le mérite. Ils constatent aujourdhui, dans la vie de tous les jours, que cette croyance optimiste nest pas fondée. Cette idéologie républicaine se trouve donc aujourdhui en crise profonde. Crise tout dabord des valeurs du travail et de leffort, de la légitimité de la réussite. Crise morale, ensuite, à lintérieur des familles lorsque des enfants qui possèdent un niveau bac +3 ou bac +4 se trouvent au chômage. Crise, enfin du niveau de vie : même en ayant une situation convenable, les classes moyennes connaissent des fins de mois difficiles. Il sagit là des aspects dune même crise globale de la société française, qui, au lieu daller vers lintégration, va vers la désintégration. Dans ce climat, les informations sur les gains pharaoniques des grandes entreprises, des privilèges de certains dirigeants politiques ou chefs dentreprise sont très déstabilisantes. Les ” élites ” ou les plus favorisés auraient tort de le sous-estimer.
Comment jugez-vous laction du gouvernement pour répondre à cette crise ?
François Bayrou : La question nest pas dans les symptômes, elle est dans les causes profondes. Cest ma divergence fondamentale avec les différents gouvernements et les différentes oppositions qui se sont succédé depuis des années : ils présentent toujours les choses comme si les dérives et les échecs étaient seulement dus aux défauts des gouvernants, des majorités en place, et quil suffisait donc de changer de majorité pour y mettre fin. Or, les Français voient bien que ce nest absolument pas le cas et que les tendances de long terme se poursuivent imperturbablement malgré les alternances politiques.
On nous annonçait la croissance, la fin des déficits et la baisse du chômage. On vient de découvrir que le chômage a dépassé la barre des 10% et quavec un déficit de 3,7% du PIB, lendettement de la France venait datteindre des niveaux jamais imaginés jusque-là . Les annonces multipliées affaiblissent la crédibilité de laction publique. Sans une véritable refondation politique, toutes les alternances seront décevantes.
Quelle est la responsabilité du gouvernement dans cette recrudescence du chômage ?
François Bayrou : Davoir fait de grandes annonces, mais sans changement de politique en profondeur. Dans un premier temps, en 2002, on nous a expliqué que les emplois aidés, cétait le contraire de la politique à suivre. Puis, dans un second temps, on a repris la même politique des emplois aidés, toujours concentrés sur la même population : les non-diplômés. Je crois pour ma part quune politique ciblée devrait sattacher à dégeler des centaines de milliers demplois, dans les plus petites entreprises, celles qui sont réellement arrêtées par le coût du travail, et sans distinction de niveau de qualification, aussi bien en haut quen bas de la pyramide. Cest ce que javais appelé les emplois francs : des emplois nouveaux, garantis avec des charges très légères pendant cinq ans, dans la milite de deux par entreprise – afin de ne pas créer un effet daubaine pour les grandes entreprises – mais qui sadresseraient à tous les publics, aussi bien aux diplômés quaux autres. Il me semble en effet qualléger les charges exclusivement sur les bas salaires a été une erreur, car cela a créé des trappes à bas salaires.
Dans le contexte social actuel, était-il opportun de relancer le débat sur les 35 heures ?
François Bayrou : On peut vraiment se poser des questions : car on verra dans quelques mois que ce texte, en fait, na rien changé. Ce qui renverra à leurs excès aussi bien ceux qui le présentaient comme une réforme profonde enfin réalisée que ceux qui criaient à lapocalypse, à la fin des 35 heures, à la mort dun acquis social. Il y avait une chose à faire, que nous allons essayer de reprendre au Sénat : cest légalité de traitement des petites et des grandes entreprises en trouvant une solution pour que les heures supplémentaires dans les petites entreprises soient payées aussi cher que dans les grandes. Pour le reste, dans létat actuel des choses, on voit bien que la durée légale du travail à 35 heures ne sera pas remise en cause – beaucoup de Français y étant attachés -, que la plupart des grandes et moyennes entreprises ne sont pas favorables à une remise en cause des équilibres auxquels elles sont parvenues et quil faut donc permettre des évolutions, notamment par la négociation, sans les imposer.
En tant quancien ministre de léducation nationale, comprenez-vous les inquiétudes des lycéens ?
François Bayrou : Cette loi est surtout une loi daffichage, sans véritable contenu, pour pouvoir prétendre que lon a fait une réforme. Mais que change-t-elle en profondeur ? Pas grand-chose. Oà ¹ se concentrent les débats ? Le premier malaise, cest lidée de socle minimum. Lidée de ” minimum ” ne va pas très bien avec léducation, avec la culture. Mais surtout, comme ce socle minimum est mesuré en troisième, on laisse entendre que le problème est au collège. Or, lorigine des problèmes nest pas au collège mais beaucoup plus tôt, à lécole primaire, dans la transmission si difficile de la lecture, de lécriture. Second aspect qui fait débat : la contradiction entre les affichages de la loi et la politique réellement suivie sur le terrain, notamment en matière de suppression des options. Je suis né dans une ferme des Pyrénées ; jai pourtant appris le latin et le grec au chef-lieu du canton, oà ¹ il y avait un tout petit lycée qui comportait moins de 500 élèves de la sixième à la terminale. On y enseignait le latin et le grec aussi bien que dans un grand lycée parisien. Voilà ce quest réellement légalité des chances ! Et cest cela qui est menacé de fait aujourdhui.
Craignez-vous une crise de plus grande ampleur ?
François Bayrou : Je ne suis pas rassuré devant létat actuel de la société française. Je pense depuis longtemps quil y a une crise souterraine et que celle-ci possède aussi un caractère politique, la démocratie jouant un rôle très important dans le lien social. La concentration des pouvoirs, labsolutisme dans lequel nous vivons, avec un parti unique ayant tous les pouvoirs sans exception et un Parlement tenu pour rien, font quaucune des inquiétudes de la société française ne peut sexprimer dans les instances de débat et se faire entendre.
Cela peut-il avoir des répercussions dans le vote au referendum sur le projet de Constitution européenne ?
François Bayrou : Le referendum peut se jouer à peu de voix. Il faut répondre à toutes les inquiétudes, y compris aux questions sociales, en montrant que la seule réponse adaptée se trouve, justement, dans la Constitution européenne.























